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Notes de Voyage – critique du disque dans ENA hors les murs

Notes de voyage, c’est une rencontre avec la diversité linguistique de l’Humanité. Ce disque aux multiples entrées nous ouvre aux voyages intérieurs et extérieurs, faisant de l’auditeur un citoyen du monde. Son programme cosmopolite tourné vers la vie au quotidien nous ramène à nos propres racines à travers la forme d’expression la plus universelle qu’est la musique à voix nues.

Catherine BOLZINGER, cheffe des choeurs de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et professeure à l’Académie Supérieure de Musique et au conservatoire de cette même ville, porte haut et loin les couleurs de la musique contemporaine à travers le monde. À cet égard, elle vient d’être élevée au rang de Chevalier de la Légion d’honneur. Très active, elle dirige aussi Voix de Stras’, ensemble réunissant six magnifiques voix féminines, allant par paires du registre alto à soprano. Du studio de l’école de l’ENA, dans lequel elles ont enregistré leur disque, elles nous envoient leur Notes de voyage, véritable cartes postales sonores.
Les notes de voyage, images constituées d’un maelstrom de langues rencontrées dans le
monde, rythment cette promenade aux confins de la voix. Au demeurant, si l’exorde et la conclusion possèdent le même sens, ils sonnent différemment par le truchement respectif du français et de l’anglais. Lors, la phrase « Il était une fois la terre, elle était ronde, et tu pouvais en faire le tour, encore, encore, et encore… » devient « Once upon a time, the world was round, and you could go onit, around and around… ».
Au demeurant, très vite, nous comprenons que pour Catherine BOLZINGER, toute parole est musique et qu’elle contient, dans son empreinte vocale, rythmes et micro intervalles. Ainsi, dans Three fiord sketches du compositeur Olli KORTEKONGAS (1955), elle n’hésite pas à intégrer les voix récitées de personnalités strasbourgeoises telles que Catherine TRAUTMANN, ministre de la Culture et de la Communication de 1997 à 2000, Nadia AUBIN, journaliste organisatrice du Forum européen sur la bioéthique à Strasbourg et Nathalie LOISEAU, directrice de l’ENA. Il nous aurait été difficile de passer sous silence un tel projet aussi ancré dans la vie de l’École !
Cela étant, si les mots chantent par eux-mêmes, La Féminité, oeuvre spécialement écrite pour Voix de Stras en 2013 par la jeune compositrice Polonaise Nikolet BURZYNSKA (1989), est une histoire sans parole. Cette splendide pièce qui plonge aux sources de l’archaïsme maternel nous mène, par sa scansion hypnotique, sur le chemin d’un temple. Comme l’explique Catherine BOLZINGER, « tout est dit dans les didascalies qui émaillent la partition ». Ainsi, le matériau sonore est-il sculpté aux ciseaux « avec la décontraction et la tendresse » ou un peu plus loin « avec la fascination, avec le soupir ».
Avec Béla BARTÓK (1881-1945), c’est la joie des pays slaves qui résonnent à nos oreilles. La danse n’est pas loin, sous les airs dont les accents marqués donnent la cadence ; les harmonies franches balancent entre rugosité et suavité ; l’esprit de la musique populaire vibre au coeur de ces courtes pièces.
Avec Georges APERGHIS (1945), la voix trouve sa vocation instrumentale la plus aboutie. En sa langue imaginaire choisie pour ses sonorités, scat ou nappes, le compositeur rappelle à l’Homme sa capacité inouïe d’articulation et d’expressivité. Sans doute le Quatuor II est-il un hommage à tous les systèmes de communications humains, Catherine BOLZINGER reconnaissant en cet artiste son « papa » en matière de musique contemporaine. En effet, elle affirme que sa première rencontre avec le compositeur – au Conservatoire de Strasbourg – fut déterminante pour l’orientation de sa carrière vers la musique d’aujourd’hui. Pour autant, Catherine n’oublie pas la tradition comme nous pouvons l’écouter dans Que notre Alsace et belle… ! Ici, la belle mélodie alsacienne arrangée pour son choeur, et au milieu de laquelle elle a inséré une page de Georges APERGHIS, atteste de son attachement au passé pour mieux regarder vers l’avenir.
Il est des terres que nous aimons retrouver, des rochers séculaires, des monuments inscrits dans nos mémoires collectives. Johannes BRAHMS (1833-1897) nous le rappelle. Ses lieder, dont le caractère est souvent populaire, traitant de fiançailles ou de déconvenues amoureuses, sont emprunts de délicatesse et d’une grande profondeur d’âme. Ils offrent à l’auditeur une respiration, comme un arrêt sur image au coeur de la palpitation du monde.
Polyglotte, Iván SOLANO parle une demi-douzaine de langues. Il est d’ici et d’ailleurs. Au vrai, il en fait la signature de ses oeuvres, maniant avec brio la poly-textualité. Kyogen commence ainsi par une écriture homophonique, explorant des harmonies riches et denses, difficiles à dompter mais souverainement expressives. La deuxième partie se déploie autour d’une texture qui s’amalgame autour de motifs en imitation, de modes de jeux incluant la voix parlée, chantée, chuchotée, soufflée… Anglais, Français, Japonais et Italien se mêlent, s’entrechoquent et se renvoient leur lumière
respective : des feux d’artifices linguistiques en somme !
N’oublions pas, le clin d’oeil à la musique électro-acoustique avec Tom MAYS (1966). Dans
ses Tour-détour, il mixe et transforme par divers effets les voix que Catherine a collectées pour les Notes de voyage du disque. Les unes comme les autres, extrêmement brèves, constituent en quelque sorte les timbres postes de toutes ces jolies cartes postales.
Notes de voyage, c’est une rencontre avec la diversité linguistique de l’Humanité. Ce disque aux multiples entrées nous ouvre aux voyages intérieurs et extérieurs, faisant de l’auditeur un citoyen du monde. Son programme cosmopolite tourné vers la vie au quotidien nous ramène à nos propres racines à travers la forme d’expression la plus universelle qu’est la musique à voix nues.
Véritablement, la musique des mots, l’harmonie des sonorités, les timbres des voix sont ici une ode à la grandeur de l’Homme, à l’essence même de l’Art. À ceux qui pensent encore que la musique contemporaine reste un délit d’initié, les sopranos Ariane WOHLHUTER et Claire TROUILLOUD, les mezzos Magda LUKOVIC et Gayané MOVSISYAN, ainsi que les altos Cécile BANQUEY et Gaëlle OTT nous en offrent, sous la direction de Catherine BOLZINGER, le plus beau démenti.

Christophe Jouannard, rubrique mélomanie dans ENA hors les murs, numéro de mars 2016.

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